La Chine pourrait-elle entrainer dans son sillage d'autres pays émergents sur le dossier nucléaire iranien ? L'opposition de Pékin à de nouvelles mesures coercitives contre Téhéran constitue aujourd'hui le principal obstacle au vote d'une nouvelle résolution de sanctions (la quatrième depuis 2006) à l'ONU, un texte voulu par les Occidentaux et que la Russie serait prête à envisager.
Au-delà du risque de veto chinois, c'est d'un autre "front" que pourraient monter des objections : les pays "émergents" qui siègent actuellement au Conseil de sécurité en tant que membres non permanents. Au premier plan se trouve le Brésil. Le géant d'Amérique latine fait entendre une voix distincte de celle des Occidentaux à propos du nucléaire iranien. Il veut favoriser le dialogue, et juge les pressions contre-productives.
Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad s'est rendu en novembre au Brésil, et son homologue Luiz Inacio Lula da Silva est attendu en Iran au mois de mai. Le secrétaire américain à la défense, Robert Gates, attendu à Paris lundi 8 février, a appelé dimanche la "communauté internationale à se tenir groupée pour exercer des pressions sur le gouvernement iranien ", ajoutant qu'il y avait " encore du temps pour que les sanctions et la pression soient efficaces ".
Passée l'étape de la " main tendue " américaine à l'Iran, les efforts conduits par les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni pour créer un consensus international autour de nouvelles sanctions se heurtent à un contexte diplomatique délicat.
Outre le Brésil, la Turquie est un autre pays considéré comme "tangent" au Conseil de sécurité. Ankara n'a jamais caché son hostilité aux sanctions et voudrait se ménager un rôle de médiateur auprès de l'Iran. Les diplomates peinent aussi à anticiper la position qu'adoptera le Nigeria, poids lourd africain et pays musulman. Se raccrochera-t-il à la position du Brésil et de la Turquie? La République islamique espère assurément récolter les dividendes de sa politique de rapprochement avec des pays du Sud, d'Asie, et du mouvement des non-alignés.
Soucieux de préserver un affichage multilatéral, l'administration Obama, en réaction, semble prête à réduire le périmètre des sanctions que contiendrait une nouvelle résolution, afin de préserver les chances d'un succès aux Nations unies. Le Brésil avait accueilli Mahmoud Ahmadinejad en novembre 2009, au moment où l'Iran était fustigé par les Occidentaux pour avoir caché pendant des années un site d'enrichissement d'uranium, près de Qom. Des accords commerciaux avaient été signés. Le même mois, le Brésil était l'un des cinq pays à s'abstenir lors du vote à l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) d'une résolution dénonçant l'Iran. Considérant que ce texte préparait la voie à des sanctions et ne feraient que "durcir" la position iranienne.
A l'approche de la conférence d'examen du Traité de non-prolifération (TNP) prévue en mai à New York, le Brésil fait partie des pays qui veulent mettre l'accent sur le droit des Etats à accéder à la technologie de l'enrichissement d'uranium (qu'il maîtrise lui-même), et considèrent que des sanctions accrues nuiraient à la diplomatie. La France, qui préside en février le Conseil de sécurité, et souhaite des "sanctions fortes", réussira-t-elle à lever ces objections en arguant de son "partenariat stratégique" avec le Brésil? A New York, où les négociations n'ont pas encore formellement commencé, les tractations risquent de tirer en longueur –jusqu'au printemps, selon des diplomates.
A cela s'ajoute le cas particulier du Liban, seul pays arabe à siéger actuellement au Conseil de sécurité. Il apparaît exclu que ce pays aux multiples fragilités, où l'Iran dispose de relais puissants au sein du Hezbollah, accepte de se joindre à un texte de sanctions. Autant de facteurs qui compliquent l'ambition des Occidentaux: parvenir à un consensus large à l'ONU, voire à l'unanimité du Conseil de sécurité –si du moins la Chine choisit de s'abstenir. L'idée est d'envoyer un signal politique fort, qui faciliterait l'adoption ultérieure de sanctions plus agressives contre l'Iran, que ce soit au sein de l'Union européenne, ou au sein d'un groupe ad hoc de pays partageant les mêmes vues.
Les propos tenus dimanche par Robert Gates constituaient une rebuffade après l'annonce faite par Mahmoud Ahmanidejad, le jour même, que l'Iran allait passer à la production d'uranium enrichi à 20% (au lieu du niveau actuel, 3,5%). Une telle hausse rapprocherait sensiblement l'Iran du niveau de 90% requis pour fabriquer de la matière fissile utilisable dans une arme nucléaire. Mais le commentaire de M.Gates sur "le temps" qu'il reste semblait relativiser la capacité de l'Iran à franchir rapidement cette étape. Des problèmes techniques se poseraient.
En outre, selon le directeur du renseignement national américain, Dennis Blair, si l'Iran se rapproche de "la capacité de produire des armes nucléaires" il est impossible de dire si le régime "prendra éventuellement la décision d'en fabriquer". Samedi, le ministre iranien des affaires étrangères, Manouchehr Mottaki, affirmait qu'un accord était sur le point d'être finalisé sur un projet d'échange d'uranium enrichi –un schéma proposé par les grandes puissances en octobre 2009 mais que Téhéran avait rejeté. L'AIEA a aussitôt nié une telle percée. Le 3 février,le Brésil avait dû démentir qu'il était engagé dans des "conversations avec l'Iran" sur ce sujet.
Natalie Nougayrède (avec Philippe Bolopion, à New York)
|